Article paru dans "Petite enfance"
Pourquoi écrire au travail ?
Petite Enfance.5
Lettre d’information de la Délégation à la petite enfance
N°13 – juin 2005
Ecrire pour se former, se former à écrire… Le faut-il vraiment, soupire l’éducatrice* animée de bonnes intentions, certes, mais tout de même, quelle fatigue : accueillir, materner, nourrir, jouer, observer, éveiller, stimuler, et encore - et toujours - se former. Pouce !
Justement : pouce. L’atelier d’écriture, c’est autre chose, un lieu où il s’agit avant tout de renouer avec le plaisir d’écrire. Où l’on réalisera peut-être que la poésie n’est pas contraire au travail. Où l’on explorera les limites de la subjectivité. Où l’on énumérera toutes les bonnes raisons qu’une éducatrice* animée de bonnes intentions pourrait avoir de se former à l’écriture.
1) Pour penser sa pratique, y réfléchir, prendre du recul. On parle beaucoup d’auto-formation aujourd’hui, et bien-sûr, écrire c’est repenser, reconstituer la scène, étudier ses protagonistes ou les motifs qui la sous-tendent. Pour soi-même, peut-être, mais dans le meilleur des cas, c’est aussi pour partager sa réflexion avec des lecteurs, donc s’engager dans un échange sur nos manières de faire, de réagir, d’enseigner, d’éduquer, tout ce qui constitue nos pratiques professionnelles.
2) Ecrire laisse une trace du travail accompli, d’un savoir acquis, d’une compétence à l’œuvre. On peut mesurer les transformations, les étapes, le chemin parcouru. Les métiers de l’humain sont volatiles, ce qui s’accomplit dans une crèche n’est pas enregistré, difficilement mesurable ; l’écrire permet d’en garder l’empreinte. C’est une forme de légitimation.
3) Ce travail, s’il est écrit/décrit, pourra éventuellement être accompli par d’autres. L’écriture sert aussi à capitaliser et transmettre un savoir, des compétences ; c’est l’intérêt de toute institution de favoriser un tel exercice.
4) Dans bien des cas, l’écriture peut se révéler un outil précieux pour constituer un groupe de travail : l’atelier crée une dynamique qui permet à chacun-e de prendre sa place tout en favorisant la cohésion du groupe.
5) Pour élaborer des projets, rien de tel que de se réunir pour écrire. L’écrit représente aujourd’hui encore un véhicule de pouvoir très puissant, le plus puissant peut-être, pour exister en tant qu’individu au sein d’une institution.
L’écriture professionnelle renvoie à la peur, peur de ce que l’écriture révèle de soi, de son imaginaire, de son rapport à la langue. Voilà pourquoi on a souvent à faire, dans les institutions, à toutes sortes de stratégies d’évitement de l’écrit. Nous portons par conséquent une attention toute particulière à la question de l’implication personnelle dans l’écriture en atelier. Et pour se lancer, il faut commencer par renoncer à l’objectivité - qui relève du pur fantasme - et apprendre à repérer sa subjectivité, pour finalement l’assumer.
L’essentiel dans l’écriture, qu’elle soit littéraire ou professionnelle, c’est “d’être avec ce qui sur soi l’emporte“, répète toujours François BON (l’un des papes des ateliers d’écriture en France). Et pourtant, il s’agit de ne pas négliger les effets bénéfiques de l’observation et de la description : écrire c’est transformer, se laisser transformer par l’autre que l’on a observé, par l’autre qui nous lit et qui réagit. En atelier, l’autre est aussi là pour aider à réussir cette transformation. L’animatrice, le groupe, la littérature : trois éléments qui permettent d’amorcer la distanciation. On se construit des repères communs (retours sur les textes), mais aussi, on apprend à connaître l’autre, collègue, supérieure ou subordonnée hiérarchique, dans un cadre où les règles sont strictement garanties (confidentialité, attitude non-jugeante, retours constructifs, etc.)
L’atelier n’est ni le début, ni la fin - on écrit toujours seul-e -, c’est un passage, un espace qui peut nourrir l’écriture en nous aidant notamment à opérer le réglage de l’implication personnelle. Ce qu’il advient du texte appartient, appartiendra toujours, à son auteur-e.
* Pardon, Messieurs, ce texte parle de l’écriture de votre métier au féminin, aucun éducateur ne s’étant présenté à l’atelier…
Anne Brüschweiler

